Transport 4.0 : évoluer ou disparaître

 29/08/2018  Claude Yvens  Fleet Management
Transport 4.0 : évoluer ou disparaître

La digitalisation n’épargnera par le transport. Le transport 4.0 va imposer ses diktats et proposer ses opportunités aux entreprises. Avec un risque majeur pour ces dernières : si elles n’évoluent pas assez vite, elles seront remplacées par d’autres acteurs plus agiles. Mais tout est loin d’être noir…

“Si vous disposez des données, vous contrôlez le transport”. Cette phrase, prononcée par le secrétaire général de l’IRU Umberto De Pretto, résume bien la situation. L’importance des ‘data’ est même devenue telle que la fédération internationale du transport routier a choisi ce thème pour le tout premier événement qu’elle organisait pour les transporteurs routiers. C’était à Amsterdam, le 12 avril dernier.

Pourquoi digitaliser ?

Selon les Nations Unies, une transaction commerciale inter-continentale passe par 27 étapes en moyenne. L’étude a calculé que 60 % des informations nécessaires d’un bout à l’autre de la chaîne logistique sont encodées plusieurs fois et que la moitié des informations réencodées le sont jusqu’à 15 fois. On imagine donc le gaspillage qui pourrait être évité avec une chaîne d’approvisionnement entièrement digitalisée…

La théorie du dinosaure

“Soit nous nous adaptons, nous nous disparaîtrons comme les dinosaures”, poursuit De Pretto. Les besoins en transport de marchandises ne vont pourtant faire qu’augmenter ? Certes, mais qui dit que ces transports se feront toujours par le même type d’entreprises qu’aujourd’hui ? Sans vouloir prêter à Uber et à ses clones plus d’impact qu’ils n’en ont (la débâcle d’Uber Freight étant là pour rappeler qu’il ne suffit pas d’être ‘4.0’ pour se garantir le succès), l’avertissement est cependant sérieux. Pour conserver leur pertinence, les transporteurs doivent s’engager sur la voie de la digitalisation.

Un exemple tiré de la livraison de colis ? “La moitié des clients de l’e-commerce annulent une commande en cours si le mode de livraison qu’on leur propose implique un transporteur avec lequel ils ont eu une expérience négative”, expliquait le consultant Mark Millar au public réuni par l’IRU à Amsterdam. Et quand on sait que l’e-commerce représentera bientôt 20 % des achats…

Les méga-tendances n’ont cependant pas que des mauvais côtés pour les transporteurs. Ainsi, toujours selon Mark Millar, la globalisation des échanges va prendre un tour nouveau à mesure que les coûts augmentent dans les pays à bas coût : “On va revenir à des chaînes d’approvisionnement plus courtes, moins intercontinentales, ce qui joue en faveur du transport routier. Dans le même temps, les chargeurs vont exiger de plus en plus de résilience face au risque, de mesures en faveur de l’environnement et de transparence.

La confiance pour créer la transparence

Transparence, le mot est lâché. Le thème n’est pas neuf, mais la digitalisation galopante est en train de rendre la technologie accessible à un plus grand nombre. Christiaan Bert (Managing Director d’Eurotracs) pointe plusieurs défis liés à la digitalisation du transport et aux bénéfices attendus : “Cela fait environ quatre ans que la digitalisation du transport connaît une évolution spectaculaire, mais nous ne sommes pas encore très avancés dans la pratique. Il suffit de voir les lents progrès du CMR électronique. Les échanges digitaux d’informations ne peuvent fonctionner que si toutes les parties concernées (et je veux dire ici les partenaires technologiques) comprennent qu’ils doivent collaborer. On ne peut pas demander à une entreprise de transport de modifier les applications qu’elle utilise dans et en dehors de la cabine en fonction des exigences en temps réel de ses donneurs d’ordres. C’est en échangeant les informations récoltées de manière intelligente et standardisée qu’il sera possible de digitaliser toute une chaîne logistique.  Mais avant d’en arriver là, il faudra encore construire une relation de confiance à l’intérieur du monde très concurrentiel de la télématique, des TMS et d’autres applications.”

La notion de confiance est en effet primordiale, et c’est peut-être là que la technologie blockchain permettra d’enregistrer des progrès décisifs. Selon ses apôtres, la blockchain est justement une machine à créer de la confiance puisqu’elle garantit que des transactions ont bien été exécutées en conformité avec des règles que l’on a soi-même établies au préalable. L’autre pilier de la confiance numérique que doit construire la blockchain, c’est le fait qu’aucune information placée dans une blockchain ne peut être effacée. Tout ‘délit’ est, en principe, traçable à vie.

Blockchain ou pas (et les grands cabinets de consultance comme Gartner estiment qu’une véritable percée de la blockchain ne se produira pas avant 10 ans), on peut s’attendre à voir des acteurs anciens ou nouveaux se positionner comme ‘tierce partie neutre’ entre les transporteurs, leurs donneurs d’ordres et les sociétés technologiques qui fournissent les données. A Amsterdam, il était clair que l’IRU se verrait très bien jouer ce rôle…, comme elle le fait depuis 1949 avec les carnets TIR.

Bénéfices pour les transporteurs

Au-delà de ces considérations générales, qu’est-ce que la société de transport a à gagner des futurs services digitaux ? On l’a vu plus haut, la transparence plus ou moins totale sur les opérations de transport bénéficiera surtout aux donneurs d’ordres. Mais le transporteur peut aussi sortir gagnant du virage Transport 4.0. A commencer par une utilisation beaucoup plus intensive de sa flotte.

Combinez un système de track & trace ‘4.0’ avec une bourse de fret ‘4.0’, et vous obtenez un système qui permet d’augmenter encore le taux de kilomètres parcourus à pleine charge. Ajoutez-y les promesses que recèlent le platooning et les véhicules autonomes, et votre camion pourra pratiquement rouler 24 heures sur 24.

Combinez toutes les données actuellement recueillies par le camion, la semi-remorque, les pneumatiques et d’autres équipements, analysez-les dans une perspective proactive et vous éliminerez pratiquement toute source d’immobilisation. On peut aussi imaginer un camion qui repère les signes de fatigue de son chauffeur et qui réserve lui-même une place de parking libre sur son parcours.

Analysez ensemble des données précises de localisation (comme le permettent les OBU utilisés dans le cadre de la taxe kilométrique) et des données liées au futur tachygraphe numérique (celui qui sera obligatoire à partir de 2019), et vous obtenez un outil puissant pour faire respecter la plupart de règles sur l’accès au marché, et en particulier sur le cabotage. La concurrence déloyale éradiquée par le Transport 4.0 ? La Belgique y pense, et notre pays sera peut-être pionnier en la matière, comme on le découvrira dans les pages qui suivent.

Une nécessaire collaboration

Mais pour débloquer tout le potentiel du Transport 4.0, il faut collaborer. Arrêter de penser en silos. Arrêter de se braquer sur la question de la propriété des données que l’on génère. Chacun des chapitres de ce dossier va en montrer quelques exemples.

GDPR vs Transport 4.0

Le concept même de Transport 4.0 est basé sur l’échange de données, et il naît au moment où l’Europe fait respecter des règles beaucoup plus strictes sur la protection des données personnelles avec le règlement GDPR. Officiellement, le GDPR n’est pas un obstacle au concept de Transport 4.0, et la plupart des sociétés (constructeurs ou autres) que nous avons interrogés disent avoir anticipé les problèmes éventuels, mais un haut responsable d’un des sponsors de la conférence de l’IRU nous avoue : “La manière dont nous pourrons utiliser les données pourrait varier d’un pays à l’autre. La question de la propriété de certaines données n’est toujours pas définitivement tranchée, et nous ne savons toujours pas à qui nous pouvons envoyer ces données.” On n’a donc pas fini de parler du GDPR dans le transport…

Un beau terrain d’aventures pour start-ups

Il n’y a pas que des géants comme Amazon ou Alibaba (on en reparlera, de ces deux-là…) qui pourraient se mêler de transport routier à l’avenir. Dans une économie ultra-digitalisée, une start-up bien structurée peut rapidement faire son trou. Un des exemples récents est proposé par visible.digital, une start-up française qui a développé une solution de traçabilité des produits et des processus pour la logistique de la grande distribution. Sa solution est basée sur une blockchain et sur un stockage des données sur une instance propre hébergée sur le cloud Azure de Microsoft. Selon visible.digital, ce principe laisse au transporteur le contrôle de tous ces systèmes et n’est pas un outil de domination du transporteur par son donneur d’ordres.

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