Pneumatiques: le ‘premium’ sous pression

 21/12/2015  Claude Yvens  Expertise Center
Pneumatiques: le ‘premium’ sous pression

Le marché du pneumatique poids lourds n’est plus aussi facile à segmenter que par le passé. Les frontières entre marques ‘premium’ et ‘low-cost’ deviennent de moins en moins nette, et la tendance va nettement vers la vente d’un service, bien au-delà du pneu. Mais pour l’utilisateur, qu’est-ce que cela change vraiment ?

Comme le montre le tableau ci-joint, il existe toujours de grandes différences de prix entre un pneu dit ‘premium’ et un pneu ‘low-cost’. Lorsque la différence atteint les 65 %, on ne peut évidemment pas s’attendre au même niveau de performance, ni au même rendement kilométrique. Sur le plan de la sécurité et de l’impact sur la consommation, le consommateur a à sa disposition un étiquetage uniformisé qui, malgré ses défauts (le fait que chaque marque s’auto-évalue), apporte pas mal de clarté.

Un label… sous réserves

Cet étiquetage, introduit en vertu du Règlement européen 661/2009, s’accompagne de mesures contraignantes. Ainsi, à partir du 1er novembre 2016, les pneus qui ont obtenu une valeur F en résistance au roulement (équivalant à 8 kg/t) ne pourront plus être commercialisés ; il en va de même pour les pneus dont le niveau sonore est évalué à 75 dB(A) pour les pneus de traction et 73 dB(A) pour les autres pneus. En 2020, le niveau de résistance maximum sera encore abaissé à 6.5 kg/t, ce qui exclura du marché les pneus ayant obtenu une valeur E en résistance au roulement. De ce fait, un certain nombre de pneus ‘low-cost’ ne seront tout simplement plus autorisés à la vente.

Qui dit ‘low-cost’ ne dit pas nécessairement ‘pneu chinois’. Il existe également des marques russes (Cordiant, Kama) ou indonésiennes vendues en Belgique, mais le cas des marques chinoises est évidemment le plus connu. De ce côté, on remarque une tendance nette à proposer des pneumatiques dont le prix se rapproche des marques B des grands manufacturiers (Kleber, Fulda, Semperit…), avec des valeurs ‘label’ qui deviennent tout à fait correctes (sous réserve de la fiabilité de ces données, puisqu’il n’existe pas d’organisme certificateur neutre, comme le fait Euro-NCAP pour la sécurité des voitures). In n’est donc pas rare de trouver un pneu pour semi-remorque d’origine chinoise à plus de 500 euros en dimension 385/65 R22.5. Impensable il y a à peine cinq ans… Les marques chinoises qui tentent ainsi de percer sur le segment du ‘budget premium’ sont Triangle, Aeolus, GT Radial et LingLong, pour ne citer que les principales.

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Les ‘grands’ organisent la résistance

Pour faire face à cette concurrence de plus en plus forte, les manufacturiers établis multiplient les initiatives. D’une part, ils proposent des pneumatiques proposant un contenu technologique plus élevé voir plus loin le chapitre consacré aux pneus connectés) afin de justifier leur prix plus élevé.

Mais ils jouent aussi la carte des actions commerciales temporaires pour proposer certaines tailles à prix ‘budget premium’, et comptent sur leurs marques ‘B’ pour résister aux Chinois. Le cas de Bridgestone est éclairant : à côté de sa marque-phare et de Firestone, le groupe japonais lance avec Dayton une marque ‘fabriquée en Europe’, mais apportant une ‘performance essentielle au meilleur prix’.

Les offensives commerciales portent pourtant le plus souvent sur le paquet de service qui entourent le pneu. Plus qu’une enveloppe de taille X à un prix y, les marques veulent vendre un prix au kilomètre, ou une assurance de mobilité pour l’ensemble de la flotte. C’est nettement moins transparent, et cela peut passer auprès du transporteur pour une perte d’autonomie, mais ces services commencent à être assortis d’engagements sur résultats. Le concept EffiFuel de Michelin, lancé en avril dernier, en apporte un bon exemple : si la flotte est équipée de pneus Michelin à faible résistance au roulement et à 70 % d’un système télématique, Michelin s’engage à réduire la consommation de la flotte et à partager le bénéfice entre le transporteur et lui. Pour y parvenir, Michelin Solutions analysera les chiffres de consommation et proposera des pistes d’amélioration au client. Et c’est ‘satisfait ou remboursé’… A l’avenir, la firme entend même devenir un partenaire ‘one-stop-shopping’ en gestion de flotte, en déclinant dans le monde entier le savoir-faire d’une société brésilienne achetée en 2014 (Sascar).

On n’en est pas encore là chez Goodyear, mais on y souligne tout de même que le chiffre d’affaires de la division de service Fleet Online Solutions est en hausse de 45 % en un an.

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Des pneus de plus en plus connectés

Pour passer à une économie de service, il faut des données. Pour le pneu, ces données sont principalement de trois ordres : identification/position du pneu, pression et profondeur des rainures. Pour un ensemble tracteur-semi, une inspection dure environ 15 minutes. En utilisant un minimum de télématique, cette durée peut être réduite à 5 minutes, et les données ne doivent plus être encodées.

Les tags RFID passifs ne coûtent que quelques dizaines de centimes. Ils permettent d’identifier le pneu par rapport à une base de données où le gestionnaire de flotte aura préalablement attribué ce pneu précis à une position précise (‘2e essieu de semi, droite’). Continental, Bridgestone, Goodyear (chez Ewals Cargo Care) et Michelin, entre autres, proposent cette technologie, mais elle ne semble pas encore décoller commercialement, sauf lorsqu’elle est couplée avec un TPMS (voir à ce sujet l’article suivant de ce dossier). Le mouvement va par contre s’accélérer dans les prochains mois. Kumho, par exemple, a décidé d’équiper de tags RFID l’ensemble de sa production de pneus poids lourds.

Il n’existe pas encore de solution automatisée pour mesurer les profondeurs de rainures. Mais une fois en possession des trois types de données, le gestionnaire de flotte dispose de toutes les informations nécessaires pour suivre son parc et intervenir là où il faut (planifier dates de recreusage, de remplacement, repérer usure anormale). C’est précisément ce que Michelin va proposer de faire pour et avec lui. Le manufacturier français lance en effet une triple offre à destination de tous les types de clients. Pour les PME, il s’agit de l’App TireLog qui est basée sur un encodage manuel des paramètres. Pour les flottes, Michelin propose aussi deux kits : iCheck et iManage. iCheck est destiné aux flottes qui possèdent un atelier intégré et qui gèrent elles-mêmes leur parc de pneus. Le kit se compose d’une sonde pour les rainures et pour la pression, dont les données sont transmises par Bluetooth à un PDA. Les rapports sont générés par un logiciel consultable soit sur le PDA, soit sur PC. iCheck est commercialisé ‘as a service’ au tarif de 400 euros par mois, et si la promesse de Michelin (186 euros d’économie par an et par véhicule) se vérifie, le système se justifie à partir de quelques dizaines de véhicules. Ces économies sont de deux ordres : le taux de bonne pression peut passer de 70 à 90 %, ce qui bénéficie à la consommation, et il est plus facile d’utiliser le pneu jusqu’à la limite avant recreusage, rechapage ou remplacement.

La troisième nouveauté (iManage) nécessite des pneus équipés d’une puce RFID. « Dans un premier temps, ce ne sera le cas que sur nos pneus pour bus, mais d’ici fin 2016, la majorité de nos pneus poids lourds en sera aussi équipée », nous a expliqué Anne Dionisi (directrice marketing pneus poids lourds). Avec iManage, c’est une puce RFID, couplée au TPMS, qui communique ses données à un lecteur. Ce service sera vendu sous forme d’abonnement par véhicule, mais contrairement aux autres services, il ne sera pas fondamentalement multi-marque : le lecteur ne communiquera qu’avec les puces RFID de Michelin.

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Acheter un pneu ou un service ?

Comme l’explique Anne Dionisi, « Nous voulons mettre fin à l’ère du papier et du crayon, mais surtout aider les transporteurs à optimiser leurs coûts et augmenter le acteur sécurité. » Mais les manufacturiers établis ne seront pas les seuls à faire ce type d’offre.

La société Bedelco de Seraing lance en effet un système de TMPS couplé à une géolocalisation unique en son genre. Ici, les données (identification, pression, profondeur des rainures) sont relevées sur le terrain avec une sonde à embout et un PDA. Préalablement, l’utilisateur a créé une fiche par véhicule et par pneu, et le système génère un historique des positions. « Le système proposera un suivi détaillé de chaque pneu et permettra d’estimer les coûts sur l’année, explique Bernard Delhez (Bedelco). Les rapports permettent de planifier toutes les interventions et de gérer le stock de pneus, dans une perspective multi-sites et multi-clients (pour un prestataire tiers qui travaillerait avec plusieurs flottes) et en parfaite connexion avec un logiciel de facturation. » Le système sera fondamentalement multi-marques et vendu sous la forme d’un abonnement par véhicule. Il illustre bien la tendance grandissante à vendre du ‘kilomètre-pneumatique’, au-delà du pneu lui-même.

Dans ce contexte, plusieurs marques tentent de réduire la distance qui les sépare du client final. Michelin et Continental, en particulier, se sont montrés très actifs ces deux dernières années pour acheter des réseaux de revendeurs en France et en Allemagne (Ihle et Meyer Lissendorf pour Michelin en Allemagne, Alençon pneus, Massa Pneus et SACI Pneus en France pour Conti). Mais Michelin va plus loin en rachetant coup sur coup 40 % d’Allopneus et 100 % de Blackcircles au Royaume-Uni. Deux leaders de la vente de pneus sur internet, cela en dit long sur l’origine de la plus grande menace qui pèse aujourd’hui sur les réseaux de vente traditionnels…

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Evolution de gammes

> Continental poursuit la déclinaison de sa 3e génération. Les nouveautés les plus récentes concernent les pneus Trailer HT3 (445/45 et 435/5 R19.5), les pneus Steer HS3 355/50 R22.5 de la série EcoPlus et les HD3 ContiHybrid pour la distribution. Dans les deux ans à venir, les gammes Semperit, Fulda et Barum seront complètement renouvelées.

> Hankook propose de nouveaux pneus hiver SmartControl DW07 pour semi-remorque, après avoir déjà présenté de nouvelles gammes AH11 et DH05+ pour les applications régionales et une nouvelle gamme eCube TL20 pour matériel tracté en 2014.

> Bridgestone a renouvelé ses gammes Ecopia et Regional en 2013 et les propose aujourd’hui dans toutes les tailles. Les séries 60 ont été ajoutées en 2015. Une nouvelle gamme on-off est attendue pour 2016 (Firestone fait de même cette année encore).

> Goodyear poursuit la déclinaison des gammes KMax et Fuelmax, et proposera de nouvelles gammes S et D chez Dunlop en 2016. Goodyear lance aussi de nouveaux pneus hiver UltreGrip Max WTS (Steer), WTD (Drive) et WTT (Trailer)

 

L’effet Euro 6

Globalement, l’arrivée des moteurs Euro 6 a eu pour effet d’augmenter la charge sur l’essieu avant. Plutôt qu’un glissement en matière de tailles, c’est plutôt à une augmentation des index de charge que l’on assiste. « Des indices de charge de 158 en 315/70 ou /80 sont devenus monnaie courante là où on se contentait de 152 ou 154 il y a quelques années », explique Guy Libens (Continental). Entre les deux, il y a tout de même une différence de (deux fois) 700 kg. « Cela évitera bien des déformations et des usures anormales. Et même si le prix d’achat est un peu plus élevé, le coût au kilomètre sera le même », poursuit Libens.

L‘autre évolution concerne le glissement du marché de la semi-remorque vers de nouvelles silhouettes, notamment dans le transport grand volume. Les 445/45 et 435/50 R19.5 sont ainsi de plus en plus populaires, la première taille étant l’apanage de Michelin et l’autre celui de Goodyear et Bridgestone. Continental propose les deux.

 

Pneumatiques: le ‘premium’ sous pression

Banden: premiumbanden onder druk

 

 

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