Last mile : Qui parcourt le dernier kilomètre ?

 22/03/2016  Claude Yvens  Economie, Logistics
Last mile : Qui parcourt le dernier kilomètre ?

La croissance de l’e-commerce a amené les entreprises de distribution à livrer des milliers de colis aux domiciles des consommateurs. Mais quelle est la taille de ce marché en Belgique? Qui sont les leaders du marché ? Quels sont les défis ? Pour en savoir plus, nous avons interrogé Peter Sommers, le CEO de Sprintpack.

P. Somers était auparavant responsable du Parcel et du business international chez Bpost. Depuis quelques mois, son entreprise Sprintpack offre des services d’e-commerce comme le fulfilment et la distribution. Pour la distribution de colis, il fait appel à différents transporteurs en fonction des besoins de ses clients. Il pose dès lors un regard neutre sur le marché de la distribution de colis. Au cours d’un entretien exclusif, nous lui avons demandé qui étaient les acteurs majeurs du dernier kilomètre sur le marché belge. “Il y a trois grands groupes d’acteurs sur le marché du B2C. Ce sont les entreprises postales, les intégrateurs et ceux que je nommerais les divers,” explique P. Somers. “Que les entreprises postales soient actives sur le marché B2C est tout à fait logique. Le marché du courrier postal est à la baisse et elles avaient déjà une grande expérience du trafic de colis. D’autre part, elles travaillaient déjà pour les précurseurs de l’e-commerce : les entreprises de vente par correspondance. Certains acteurs n’émanent cependant pas du marché des consommateurs, mais sont à l’origine des acteurs B2B, comme DPD et GLS.” Les postes qui sont actives en Belgique sur le marché des colis sont : Bpost, PostNl, DPD (via GeoPost, une filiale de la Poste française), GLS (une filiale de Royal Mail) et, depuis peu, DHL Parcel (une filiale de Deutsche Post). Cette dernière est en réalité un nouvel entrant, bien que la société sœur DHL Express (un intégrateur) soit déjà présente sur le marché belge depuis plus longtemps. “Et puis, vous avez les intégrateurs. A l’origine, ces entreprises étaient actives dans les envois express internationaux et souvent aussi sur le marché express intérieur, avec des enveloppes et des colis. Elles aussi ont ajouté le B2C au B2B. Ces acteurs sont DHL Express, FedEx, UPS et TNT Express. Ce dernier est entré dans le giron de FedEx,” explique P. Somers.

Hétérogène. Le troisième groupe, les divers, est très hétérogène. “On y retrouve des entreprises à vocation écologique comme Bubble Post; des fournisseurs/installateurs d’électroménager et de meubles comme Dockx Select ou Extra@Home (une entité séparée de PostNL); des fournisseurs de solutions e-commerce plus étendues comme Dynalogic; des startups comme Parcify (livraison au lieu où vous vous trouvez); ainsi que de purs transporteurs B2B qui emportent occasionnellement un envoi B2C pour un client. Un positionnement original est celui de Parcelhome, une startup qui a développé des boîtes aux lettres intelligentes qui sont accessibles à la fois au fournisseur et au destinataire via une app pour smartphone,” signale P. Somers. En outre, certains webshops organisent partiellement ou intégralement leurs propres livraisons, comme Vanden Borre, Hellofresh ou Coolblue (uniquement aux Pays Bas pour l’instant).

Leader du marché. Bpost est leader sur le marché belge des livraisons à domicile, avec selon leurs chiffres environ 110.000 colis livrés chaque jour, suivis par PostNl et DPD. La part de marché de Bpost est estimée à 50%. En extrapolant, on peut affirmer que 200.000 à 250.000 colis sont livrés chaque jour en Belgique. Les jours de pointe, pendant les fêtes de fin d’année, par exemple, ce chiffre peut doubler.

Rentabilité sous pression. “Une douzaine d’acteurs se partagent donc ce marché, auxquels viennent s’ajouter les webshops qui disposent de leur propre système de distribution. Tous ces acteurs doivent être capables de desservir chaque rue en Belgique, ce qui met bien entendu la rentabilité fortement sous pression. Pour les fournisseurs de colis, les prix sont trop bas et les webshops estiment ce prix trop élevé,” explique P. Somers. Le prix moyen payé par un webshop à une entreprise de distribution se situe entre 3 et 6 euros, en fonction du poids et du volume. “A ce prix- là, il est impossible de dégager une quelconque rentabilité. C’est éventuellement encore possible dans un environnement urbain, mais cela devient très problématique lorsqu’il s’agit de livraisons en milieu rural ”, dit-il. Le volume réalisé est dès lors capital également. Attendre que l’on ait suffisamment de colis pour livrer en groupage dans des endroits plus éloignés n’est cependant pas possible : la  norme, c’est désormais Jour J+1 (voir cadre). Ce problème va partiellement aller en s’amenuisant parce que le marché des livraisons à domicile continue de croître et donc les volumes aussi. “La tendance à la concentration est nette sur ce marché,” observe P. Somers. “La reprise de TNT Express par FedEx en est un exemple. Des bruits courent selon lesquels Royal Mail (GLS) s’intéresserait à PostNl.”

Points de retrait et distributeurs de paquets. A côté des livraisons à domicile, la majorité des acteurs en Belgique ont aussi installé un réseau de points de retrait. Ce sont notamment les librairies, les supermarchés, les stations-service où les clients de l’e-commerce peuvent enlever leurs colis (et généralement les retourner aussi). Kiala (repris par UPS et rebaptisé UPS Access Points) a été le premier réseau mais beaucoup sont venus s’ajouter : Bpost, DHL Parcel, Kariboo!, DPD, GLS, Mondial Relay et, depuis peu, Dockx Select. Tous les acteurs ne disposent pas de leur réseau propre. Ainsi, PostNl, DHL Parcel et la société française Relais Colis utilisent le réseau Kariboo!… ce qui va bien sûr créer des problèmes si Bpost reçoit le feu vert pour la reprise de AMP et Kariboo!. En Belgique, Kiala/UPS dispose du plus grand réseau de points de retrait. Bpost compte quelque 1250 points d’enlèvement, bureaux de poste compris. DHL Parcel dispose aussi d’un grand réseau avec plus de 1.200 points d’enlèvement…dont la moitié sont des points Kariboo! Kariboo en a environ 650 à 700. DPD, récemment désigné par Amazon.fr comme partenaire des pickup-points, peut s’appuyer sur un réseau d’environ 750 points de retrait. En Belgique, les distributeurs de paquets rencontrent peu d’engouement ; seule Bpost en a installés. Les boîtes à paquets individuelles, comme celles de Parcelhome, sont encore en phase d’essai.

First Time Right. Bien qu’ils soient proportionnellement plus nombreux en Belgique qu’ailleurs en Europe, les points de retrait n’ont pas nécessairement la cote. “La grande majorité des consommateurs belges préfèrent la livraison à domicile. Un constat qui place les entreprises de colis devant un grand défi : First Time Right. En moyenne, 15 à 20% des clients ne sont pas à leur domicile pour réceptionner la commande. Ceux-là coûtent évidemment beaucoup d’argent aux entreprises ”, déclare P.Somers. “Chaque acteur a sa propre méthode pour y faire face. Certains acteurs effectuent une ou deux tentatives de livraison au domicile et si personne ne le réceptionne, le colis est transféré vers un point de retrait. D’autres choisissent de déposer le colis chez un voisin. D’autres encore l’interdisent. Mais chacun est confronté au même défi : dans 15 à 20% des cas, il y a au minimum une opération supplémentaire à effectuer.”

Jour J+1 est la norme. Défi supplémentaire pour les acteurs du marché du home delivery : la norme est désormais Jour J+1. Impossible donc d’attendre qu’il y ait suffisamment de volume pour livrer dans un quartier ou une commune. “Les webshops tiennent à ce Jour J+1 parce que les consommateurs ont tendance à passer à un autre fournisseur s’ils doivent attendre leur colis trop longtemps. Et la norme se durcit avec une livraison le lendemain d’une commande passée en soirée. Coolblue s’érige ici référence : les commandes peuvent être passées jusqu’à 23h59. Cela met d’ailleurs toute la chaîne logistique sous pression : pas uniquement celle des transporteurs qui réceptionnent très tardivement les marchandises dans leur schéma de livraison, mais aussi celle des webshops en raison des stocks, du travail nocturne et des volumes plus importants à traiter rapidement ”, dit P. Somers.

 

Peter Somers
Peter Somers, le patron  Parcels et International de Bpost jusqu’en 2014, a créé l’entreprise Sprintpack. Son activité : la logistique pour l’e-commerce et des services, à l’instar d’un one-stop-shop, dans trois domaines : services web, web fulfilment et delivery. Pour les solutions web, une participation a été prise récemment dans la société belge Zibbra; pour l’e-fulfilment, il a pris une participation dans Plus Logitics à Saint-Nicolas qui a été rebaptisée Sprintpack Logistics. Sprintpack ne dispose pas de ses propres services de livraison, mais les organise pour le client et les sous-traite. Des prestations IT et track&trace sont également proposées.

240_L2L070_Foto 4

Peters Somers, le CEO de Sprintpack: “En moyenne, 15 à 20% des clients sont absents de leur domicile pour réceptionner la commande.”

Philippe Van Dooren
(Photo d’ouverture : Bpost est leader sur le marché des livraisons à domicile.)

240_L2L070_Foto 3

Bien qu’ils soient proportionnellement plus nombreux en Belgique qu’ailleurs en Europe, les points de retrait ne rencontrent que peu d’engouement

 

master_16087_jm20182

A un tarif de 3 à 6 euros par colis, il est très difficile de dégager une quelconque rentabilité. En milieu urbain, cela passe encore, mais cela devient très problématique pour des livraisons en milieu rural.

Vous ne recevez pas encore notre newsletter hebdomadaire ? Inscrivez-vous ici !